Pierre Lavagne de Castellan et Shelltone Whale Project

L'homme qui fait chanter les baleines

Pierre Lavagne de Castellan est un des nos collaborateurs et nous sommes associés à son ONG Shelltone Whale Project. Voici son portrait par Marie BOSCHER

Mercredi 30 mars 2016 France-Antilles

Img 0371 version 2
Pierre Lavagne de Castellan utilise un Shelltone, un coquillage qui résonne sous l'eau exactement comme le chant des baleines.
 
 
 
12562380 1118956894804746 325977741 o
 

Depuis une trentaine d'années, Pierre Lavagne de Castellan plonge chaque jour à la rencontre des baleines pour un dialogue musical des plus étonnants, dans le cadre du Shelltone Whale Project. Rencontre avec ce scientifique, agent des cétacés dont le chant recèle des pouvoirs fascinants.

Il y a des métiers qui sont uniques au monde. Celui de Pierre Lavagne de Castellan, cueilleur de sons, en fait partie. Ce titre bucolique vient décorer un grand gaillard de 54 ans à la voix caverneuse, la peau tannée par des années de bourlingue tout autour du globe. « J'ai passé la moitié de ma vie à Hawaï, en Californie, en Asie » , raconte-t-il. Sous ces airs de marin intrépide, se cache un docteur en bio-acoustique marine, chercheur à la prestigieuse université de Stanford aux États-Unis, établi depuis sur le port de Deshaies.
Tous les jours, juché sur son Zodiac, parfois entouré de touristes et de passionnés rassemblés religieusement autour de lui (1), ce travailleur de la mer part chaque jour à la recherche des chants des baleines qui peuplent les eaux de Guadeloupe. À l'aide d'un Shelltone, un « coquillage qu'on a mis au point de manière à ce qu'il résonne sous l'eau exactement comme le chant des baleines » , le scientifique communique avec les cétacés.
Un transfert d'émotions
« On reproduit exactement leur chant, de l'infrason jusqu'aux ultrasons » , explique-t-il. « À partir de là, comme les mâles chanteurs sont des musiciens, cela nous permet d'entrer en contact et d'échanger. C'est un échange interespèces basé sur un transfert d'émotion via de la musique, comme un musicien qui va rencontrer dans un autre pays, un autre musicien et qui va jouer avec lui de la musique, même sans avoir la même langue en commun. À partir du moment où il y a une belle mélodie, une belle harmonie, ça leur plaît. » Ces chants, nous aurons tout juste la chance de les entendre au loin grâce au micro sous-marin que Pierre Lavagne de Castellan glisse sous son embarcation afin de les enregistrer. Quelques secondes de lamentations lointaines qui suffisent à dresser les poils sur l'échine et monter la larme au coin de l'oeil. Ce mercredi après-midi, les cétacés jouent les timides et leurs magistrales silhouettes restent bien enfouies dans les profondeurs de la mer.
« Ce sont des baleines qui migrent de la zone froide vers la zone chaude, entre le Canada ou la Norvège et ici » , explique-t-il pour justifier la présence de ces mammifères dans les Caraïbes.
(1) Le Shelltone Whale Project propose des sorties en mer au départ de Deshaies, à la rencontre des mammifères marins. Plus d'infos : shelltonewhaleproject.org
Un chant protéiné
Chaque année, aux mêmes périodes, les baleines se lancent dans ce ballet aux allures de douche écossaise afin de rejoindre vers le mois de janvier les eaux chaudes où elles viennent mettre au monde leurs petits, avant de repartir à la fin mai. Malheureusement, ces eaux sont très pauvres en zooplancton, tel que le fameux krill, et elles ne trouvent pas les protéines nécessaires à l'allaitement de leurs bébés. « Dans les eaux froides, elles stockent les protéines dans la graisse pour pouvoir allaiter leurs bébés dans des eaux où il n'y a que du phytoplancton, c'est-à-dire de la salade, des céréales, avec des valeurs de protéines très basses. »
C'est là que le travail du bio-acousticien entre en jeu. « Il y a une quinzaine d'années, à Hawaï, on s'était rendu compte que les mâles avaient modifié avec leurs chants la structure des chaînes d'acides aminés » , explique-t-il. « Une protéine, c'est l'assemblage d'au moins 100 acides aminés, et entre chacun d'entre eux, il y a des ions positifs et négatifs qui vibrent pour maintenir l'assemblage. Les fréquences du chant des mâles vont faire vibrer ces ions pour changer l'assemblage de la chaîne sous une autre forme, une protéine plus élevée » . Quand il explique le fonctionnement des protéines de sa voix de ténor, Pierre Lavagne de Castellan nous transporte au collège, nous faisant regretter de ne pas l'avoir eu comme professeur...
Une aubaine pour les apiculteurs
Tous les chants de baleines sont soigneusement enregistrés et répertoriés chaque jour par le bio-acousticien, afin d'en étudier toutes les propriétés.
Au moment même où il en découvrait une, deux scientifiques travaillaient à Paris sur des sons protéodiques, aux mêmes caractéristiques que les harmonies émises par les mammifères.
« Joël Sternheimer (physicien à l'origine de cette découverte, NDLR) compose des séquences de sons proétodiques pour améliorer certaines protéines dans des salades, du raisin, etc. » Le but est, comme les baleines avec le phytoplancton, de booster la valeur en protéines de certaines plantes et de l'appliquer à différents champs, notamment l'agriculture. « Beaucoup d'abeilles sont en danger parce qu'elles sont en concurrence avec des abeilles transgéniques, comme en Guadeloupe » , explique Pierre Lavagne de Castellan, qui travaille sur cela en collaboration avec l'association Genodics. « Donc l'idée c'est de booster le pollen de fleurs que mangent uniquement ces abeilles-là, parce que s'il y a plus de pollen, l'abeille peut faire moins d'allers-retous et donc moins s'exposer aux dangers » . Une aubaine pour les apiculteurs qui pourraient conserver leurs essaims d'une année sur l'autre tout en garantissant une production équivalente à celle des abeilles transgéniques. Une solution pour l'évolution de l'agriculture.
Ces sons protéodiques représenteraient également une solution pour l'évolution de l'agriculture. « Je suis en contact avec plusieurs associations, comme celle de Pierre Rahbi, Colibri, qui s'était donné le challenge de faire pousser du blé dans les zones subsahariennes. L'idée, c'est qu'aujourd'hui on pourrait mettre des haut-parleurs dans le désert et booster les valeurs protéiniques du blé et, là, tu nourris des régions, des populations entières. C'est génial! » , s'enthousiasme-t-il, avant de rappeler qu'on « ne peut pas nourrir 7 milliards d'humains avec de la viande » et qu'il faut donc trouver « des solutions pour les apports de protéines. » Autant de pouvoirs fascinants, restés longtemps le secret des majestueux animaux marins, dont Pierre Lavagne de Castellan et ses collaborateurs révèlent petit à petit l'essence, depuis les eaux de Guadeloupe jusqu'à Paris, en passant par la Californie, pour un avenir tout en harmonie.
 

EFS

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×