Pourquoi l’écologie individuelle ne résoudra pas la crise environnementale

 

Si la cohérence individuelle est évidemment importante et nécessaire face aux enjeux du dérèglement climatique et de l’effondrement de la biodiversité, seul un rapport de force collectif permettra de lutter contre les causes et conséquences. Pourquoi ? Comment ? Quelques explications s’imposent ! Réduire sa consommation de produits d’origine animale, sa mobilité motorisée quand on le peut, changer de banque, supprimer ses emails, faire pipi sous la douche, acheter en vrac, consommer « éthique », utiliser des pailles en bambou/inox… Une galaxie d’actions individuelles aux impacts inégaux et parfois contre-productifs sont souvent présentés comme étant les solutions face au désastre écologique en cours, culpabilisant souvent celles et ceux qui ne pourraient pas faire autrement. Et face à la multiplicité des discours sur l’écologie et les injonctions individuelles de toutes parts, difficile de s’y retrouver lorsque l’on souhaite adopter un mode de vie plus durable au quotidien… 

« Faire sa part pour sauver la planète »

Il suffirait de « faire sa part pour sauver la planète », comme l’indique la légende tronquée du colibri qui éteint l’incendie à la force de son bec plein d’eau. Au risque d’en décevoir plus d’un.e, on oublie bien trop souvent que la fin de la légende est sans appel : à la fin, le colibri meurt d’épuisement.  Face au déni, à l’épuisement, à la résignation ou à la compétition d’empreinte carbone individuelle, l’action collective pour changer de système apparaît comme la solution la plus efficace politiquement. 

Calculer son empreinte carbone individuelle ? Utile mais insuffisant

Peut-être avez-vous déjà calculé votre empreinte carbone ? De nombreux outils en ligne permettent d’évaluer le tonnage de CO2 émis par individu afin de comprendre quels sont les postes de pollution les plus importants dans son mode de vie. Certains proposent même de compenser ses émissions de CO2 en finançant des plantations d’arbres en monoculture à l’autre bout du monde.  Pourquoi lutter concrètement contre le dérèglement climatique lorsqu’il suffit de montrer patte blanche, de consommer éthique ou de compenser ses plaisirs polluants pour s’absoudre et s’auto-convaincre de sa vertu? Cynisme mis de côté, ces outils de calculs permettent de réaliser quels sont les efforts à fournir en priorité d’un point de vue purement individuel. Le calcul d’empreinte carbone est évidemment à mettre en perspective avec les exigences climatiques mais peut être paralysant : très peu de Français.e.s peuvent se targuer d’un bilan carbone réduit, et lorsqu’il l’est, il est la plupart du temps subi. C’est là que l’on rappelle que les 10 % les plus riches de la planète sont responsables de la moitié des émissions planétaires tandis la moitié la plus pauvre de la population mondiale a émis en moyenne seulement 1,6 tonne de carbone par personne, soit 12 % des émissions mondiales… Le cabinet Carbone 4, à travers son rapport « Faire sa part ? Pouvoir et responsabilité des individus, des entreprises et de l’Etat face à l’urgence climatique », permet de visualiser facilement les exigences d’émissions carbones individuelles et d’identifier les axes majeurs de pollution individuelle.L’empreinte carbone moyenne d’un français est d’environ 11 tonnes alors que le niveau Accord de Paris (pour rester en deçà d’un réchauffement planétaire de 2°C) requiert l’émission de 2 tonnes seulement. Comment ne pas être démotivée à l’idée de diviser son bilan carbone individuel par 5 pour correspondre à des exigences quasiment impossibles à mettre en œuvre ? La végétalisation drastique de son alimentation est essentielle puisqu’elle constitue 46% des réductions de CO2 individuelles. Le zéro déchet, pourtant valorisé socialement et dans lequel s’engouffrent les supermarchés, ne représente lui qu’une partie très minoritaire des réductions. À échelle individuelle, se focaliser davantage sur la réduction drastique de sa consommation de viande et autres produits d’origine animale (par nécessité écologique mais aussi par considération éthique) est donc beaucoup plus efficace que de s’épuiser quotidiennement à ne pas produire de déchets ; charge qui, comme la cuisine ou autres tâches ménagères, incombe encore davantage injustement aux femmes au sein du foyer…

Si calculer son empreinte carbone individuelle peut-être utile, les outils sont inévitablement incomplets et ne prennent en compte que les émissions de CO2 comme critère écologique de référence. Alors que l’écologie, c’est évidemment bien plus que ça : respect de la biodiversité, lutte contre les inégalités et la précarité, contre le mal-logement, contre l’artificialisation des sols, contre l’accaparement des terres agricoles, pour la dignité de tous et toutes…

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L’écologie individuelle invisibilise les véritables causes et conséquences du dérèglement climatique 

Le calcul d’empreinte carbone individuelle et l’écologie individuelle dans sa globalité occultent les causes et conséquences systémiques du dérèglement climatique et de l’effondrement de la biodiversité. Les causes sont multiples et résident dans des méga-structures qui dépassent largement le spectre individuel :

- capitalisme, système économique basé sur la croissance et l’exploitation et donc incompatible avec l’écologie patriarcat, “forme d’organisation sociale et juridique fondée sur la détention de l’autorité par les hommes” (Pierre Bonte et Michel Izard, Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Presses universitaires de France)

- colonialisme, idéologie justifiant la colonisation

Les premières victimes du dérèglement climatique (les femmes, les classes populaires, les minorités et personnes racisées) sont également invisibilisées

- 80 % des personnes déplacées par les catastrophes et les changements climatiques dans le monde sont des femmes et des filles

- Les femmes sont 14 fois plus susceptibles de mourir lors d’une catastrophe naturelle que les hommes

- Les activités industrielles polluantes sont généralement installées à proximité des quartiers où vivent les personnes racisées, les exposant à des risques plus importants que le reste de la population

- 10 millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire en France 

- Les habitant.e.s des pays dits du Sud sont les principales victimes du dérèglement climatiques alors qu’iels sont les moins émetteur.rice.s des gaz à effet de serre 

- Le programme des Nations Unies pour l’Environnement prévoit 250 millions de réfugié.e.s climatiques dans le monde en 2050 à cause des inondations, sécheresses, pénuries d’eau et d’aliments… auxquels viennent s’ajouter les migrations à cause de conflits et atteintes aux droits de l’Homme et pour raisons énergétiques. 

La révolution écologique doit évidemment s’inscrire dans toutes les sphères de nos vies lorsqu’on en a les capacités. Les actions individuelles sont donc nécessaires et les structures individuelles et collectives ne sont évidemment pas totalement hermétiques (les individus utilisent des infrastructures polluantes et travaillent généralement pour des entreprises peu vertueuses écologiquement). Néanmoins, la perfection écologique individuelle n’existe pas et nous accordons souvent beaucoup de temps et d’énergie à devenir de parfaits individus quand le rapport de force collectif doit pourtant être privilégié… 

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L’investissement collectif comme solution face à l’inertie politique

L’étude de Carbone 4 prouve que si chaque individu a une démarche écologique héroïque (devenir végétarien, se déplacer exclusivement à vélo, acheter du matériel électronique d’occasion…), l’empreinte carbone individuelle pourrait être réduite de 45%, mais les héros n’existent pas ! Un engagement individuel modéré plus réaliste permettrait d’abaisser l’empreinte carbone moyenne de 20%. Sur les 80% de baisse nécessaire, 60% ne pourront être réalisables que grâce à une impulsion politique et collective : revoir l’intégralité du système agricole, industriel, etc. La prise en compte des inégalités climatiques et de la justice sociale est une priorité malheureusement trop oubliée des politiques publiques et les entreprises polluantes, véritables criminelles climatiques, continuent de prospérer tout en étant soutenues par les Etats. 

Les industries responsables de la pollution environnementale

Michaël Correia, dans son ouvrage Criminels climatiques, a enquêté sur les entreprises les plus climaticides au monde, ferventes extractivistes d’énergies fossiles : Saudi Aramco, China Energy et Gazprom, respectivement entreprise pétrolière, charbonnière et gazière. Ensemble, ces trois entreprises incarneraient le troisième pays le plus émetteur de gaz à effet de serre au monde derrière la Chine et les Etats-Unis. En 2019, le pétrolier saoudien Aramco a rejeté 1,9 milliard de tonnes équivalent CO2 dans l’atmosphère, soit quatre fois et demi plus que les émissions de la France cette même année. Fleuron de l’industrie fossile française, Total s’apprête également à développer un méga-projet pétrolier en Ouganda. Le projet, situé dans la région des grands lacs en Afrique, donne le tournis : 400 puits doivent être creusés et un oléoduc de plus de 1400 km qui traversera l’Ouganda et la Tanzanie doit être construit pour extraire 200 000 barils de pétrole par jour. L’Etat français a été épinglé par l’organisation “Les Amis de la Terre” pour son soutien au projet. Globalement, 100 entreprises sont responsables des 70% des émissions de gaz à effet de serre. Et alors que l’élevage est responsable de 14,5% des émissions de gaz à effet de serre, le Ministère de l’agriculture vient d’accorder 270 millions d’euros d’aides financières aux éleveurs porcins au lieu de les encourager à changer de modèle agricole. Le gouvernement français ne se prive pourtant pas pour stigmatiser les comportements individuels en incitant les français.e.s à bien trier leurs déchets ou à mettre un plaid sur son vieux canapé au lieu d’en acheter un neuf (tout en détricotant les mesures proposées par la Convention Citoyenne pour le Climat et en ne conservant que 10% des mesures proposées collectivement). Les bonnes habitudes sont visiblement davantage pour les individus lambdas, mais pas pour les Etats, les politiques, les entreprises polluantes et les banques qui les financent ! Pensées pour Jean Castex qui se déplace en Falcon à l’intérieur du territoire français quand des lignes de train permettent d’effectuer le même trajet…Difficile de ne pas se résigner ou fermer les yeux face à des constats aussi terribles et injustes. Mais bonne nouvelle dans le fatalisme ambiant ! Des solutions existent et ont déjà permis d’obtenir des victoires contre des projets destructeurs, de récupérer ou de gagner des droits, de construire des réseaux de solidarité.

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Quelles solutions, alors ? 

Face à l’inertie des Etats, aux entreprises polluantes et au manque de visibilité médiatique des enjeux écologiques, l’action collective est une nécessité pour instaurer un rapport de force politique. Elle permet également de s’émanciper et de sortir de la pression individuelle que l’on s’inflige souvent lorsqu’on prend conscience de la situation écologique et que l’on souhaite « faire sa part » et éteindre l’incendie seul. On n’a plus de force et d’énergie à agir à plusieurs pour tenter d’éteindre l’incendie et éviter qu’il ne s’étende davantage, n’est-ce pas ? De multiples actions sont possibles en fonction de sa situation matérielle personnelle et de sa sensibilité individuelle et une multitude de chemins sont envisageables dans l’écologie collective, à échelle plus ou moins locale : lutte contre les projets destructeurs et les industries polluantes, pour la végétalisation de son alimentation/contre l’exploitation animale, pour une agriculture respectueuse des sols, pour un logement digne pour tous et toutes, contre le racisme, pour les droits de toutes les personnes minorisées qui sont les premières victimes du dérèglement climatique, etc. Rejoindre des collectifs ou organisations existantes, créer sa propre organisation collective, s’organiser entre amis et imaginer ses propres actions, manger les riches… autant de voies pour s’investir collectivement et s’émanciper de l’écologie individuelle !

Article par Bénédicte Carrio / Crédit image : Marie-Michèle Bouchard/Unsplash

 

 

 

 

EFS

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