Collapso et Solasto

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Vous êtes un fervent adepte de la théorie de l'effondrement imminent de notre civilisation capitalo-industrielle, de cette pseudo-science de l'inévitable nommée la «collapsologie» remise au goût du jour par Pablo Servigne, ou alors un survivaliste, un libertarien, un éco-anarchiste, un éco-terroriste ou simplement un éco-inquiet  atteint du syndrome de «solastalgie». Nous sommes passé d'une culture de l'euphorie d'après-guerre et du progrès à celle du regret.

En effet, un malaise nouveau s'est emparé d'une partie de notre civilisation. C'est le mal des jeunes générations menées par leur égérie, l'adolescente suédoise Greta Thunberg. Nombreux sont nos concitoyens à éprouver un sentiment d'impuissance, de perte de sens, voire d'angoisse face aux conséquences alarmantes des activités humaines sur la planète, de l'anthropocène. C'est ce dont témoigne en partie le succès de la pétition en ligne «L'Affaire du siècle», sur la justice climatique. Initiée par des scientifiques, YouTubeurs et personnalités du spectacle, cette pétition la plus suivie de l'histoire a regroupé 2 millions de signataires en moins d'un mois. Ainsi, s'il vous est déjà arrivé de vous sentir angoissé(e) à cause du réchauffement climatique, d'avoir du mal à vous endormir en pensant qu'il y aura en 2050 plus de plastique que de poissons dans les océans, si vous avez déjà ressenti de la tristesse en pensant aux animaux marins qui meurent étouffés par les déchets plastiques, si vous vous sentez inquiets face à des étés de plus en plus caniculaires, ou si vous hésitez à faire des enfants à cause de la destruction de la planète, c'est que vous souffrez peut-être de l'éco-anxiété, de solastalgie. La solastalgie est un néologisme venant du terme anglais «solace», qui signifie «réconfort» et d'«algie» qui signifie «douleur». Inventé en 2003 par le philosophe australien Glenn Albrecht, avec un premier article publié sur ce sujet en 2005. Il décrit une forme de détresse psychique ou existentielle causée par les changements environnementaux, comme par exemple le changement climatique, la pollution et autres tensions émotionnelles dont la réalité de l'époque contemporaine nous submerge. La détresse solastalgique est parfaitement normale : elle indique que vous avez un lien puissant avec votre environnement et que vous souhaitez le conserver.

Ce concept d'origine sociologique ne désigne pas un trouble de nature médicale, mais la solastalgie est polymorphe et peut prendre de nombreuses formes cliniques (de l'insomnie à l'angoisse, voire à la dépression) et avoir des origines variées selon les sujets qui touchent les individus. L'éventail des symptômes est au moins aussi large que celui des causes. La solastalgie affecte les individus conscients qu' il n'y a pas de planète B, pour reprendre un slogan popularisé lors des marches pour le climat. Cette absence d'alternative peut se traduire par une souffrance morale, qui ressemble à s'y méprendre à la nostalgie ou à la mélancolie qu'un individu ressent en quittant le foyer aimé. La solastalgie traduit la perte de l'espoir d'un monde meilleur. Pour autant, la solastalgie n'est pas qu'une nostalgie du passé. C'est également une angoisse existentielle face à la détérioration et à la destruction irréversible de notre environnement immédiat et des êtres vivants qui l'habitent. La solastalgie est également l'expression d'un double décalage, qui met en souffrance les individus concernés. D'abord, le décalage de l'individu par rapport à « l'ordre du monde », à la société de consommation et à la majorité de ses concitoyens, qui continuent d'agir, de polluer et de consommer comme si de rien n'était. Cette prise de conscience engendre souvent un sentiment de solitude, d'incompréhension, voire de colère chez les personnes concernées. Le second décalage implique les individus pris dans un quotidien urbain, un environnement pollué, avec potentiellement un emploi dépourvu de sens. Ils ont conscience que ce mode de vie n'est plus soutenable, or ils continuent à vivre à l'opposé de leur aspiration à une vie plus simple et plus résiliente. Pour de nombreuses raisons, il leur est difficile de franchir le pas et de rompre avec leur environnement familier. Ils continuent, un peu malgré eux, à vivre comme si de rien n'était, avec, peut-être au fond, l'espoir que les choses resteront telles qu'elles sont. Mais ce déchirement qui s'opère entre leur conscience et leur quotidien les met en souffrance. La solastalgie parle à tout le monde car on pressent qu'on y sera bientôt confrontés. On sait depuis longtemps que le climat évolue, entraînant partout autour de nous des conséquences catastrophiques. Notre environnement change de plus en plus brutalement. Les canicules sont plus fréquentes, des plages disparaissent, l'air est de plus en plus pollué, les océans de plus en plus acides, les glaciers fondent, les typhons s’intensifient…Il devient impossible de rester dans le déni, d'autant que l'on sait qu'il n'y a pas d'échappatoire. Il ne s'agit plus d'abandonner un habitat détruit pour un autre, une région polluée pour une autre. On ne peut plus fermer les yeux et regarder ailleurs puisque partout, les changements sont visibles. Le sentiment de solastagie va donc se généraliser et pour faire face à cette angoisse, on ne pourra même plus s'en remettre à la sagesse rassurante des anciens, celle vers qui on se tourne depuis toujours pour savoir quoi faire en cas de situations désespérées, car ce qui nous attend n'a jamais été expérimenté auparavant et les civilisations effondrées ont emporté leur témoignages. Il va pourtant falloir apprivoiser ce nouveau sentiment pour ne pas le laisser nous submerger. Pour cela, on peut bien sûr espérer que les causes mêmes de la solastalgie disparaissent, que le sursaut tant attendu ait lieu et que ceux prêts à tout pour toujours plus de croissance et de profit changent soudain de priorité, mais il est peu probable que cela arrive à temps. De plus, les changements en cours ne peuvent pas être endigués, l'inertie est telle que des modifications radicales de notre environnement sont de toute façon inéluctables. Ce qui ne veut pas dire que tout est perdu, qu'il faut baisser les bras car il ne nous reste plus qu'à attendre la fin. Non. Il faudra simplement faire face à cela nous-mêmes, sans rien attendre des gouvernements ou des instances internationales qui prouvent chaque jour leur incompétence, accentuant par la même le sentiment de détresse et d'abandon des populations. ''On ne peut pas compter sur ceux qui ont créé les problèmes pour les résoudre'', disait Einstein. En d'autres termes, la solastalgie peut nous pousser à agir pour rétablir notre environnement, le réparer pour le rendre à nouveau accueillant. Ce faisant, on répare également notre âme, on la guérit et on fait disparaître notre angoisse.

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Le meilleur moyen pour prévenir la solastalgie est d'occuper son esprit, notamment en passant à l'action. Au quotidien, nous pouvons essayer de consommer différemment : réduire notre quantité de déchets, manger moins de produits d'origine animale (viande, poissons, oeufs, produits laitiers) et privilégier les végétaux, idéalement locaux et bio afin de limiter l'usage des pesticides et des OGM. Réduire nos déplacements, surtout en avion, est aussi une pierre apportée à l'édifice. Aller marcher pour le climat ou s'engager dans une association à vocation écologique permet de rencontrer des personnes partageant les mêmes préoccupations et peut ainsi contribuer à apaiser son esprit. L'activisme écologique peut aider à combattre la dépression. Et si les initiatives collectives vous tentent, passez du statut de nostalgique inquiet à celui d’écocitoyen combattant et responsable. «Be a Warrior, not a Worrier*» tel est le slogan des Guerriers Pacifistes d'Earthforce Fight Squad. En somme, nous devons continuer à lutter, réparer ce qui a été abîmé, le reconstruire sur la base des nouvelles règles imposées par ces bouleversements. Le simple fait de s'engager, de devenir acteur de son environnement et de ne plus simplement subir les changements peut aider à surmonter la solastalgie. C'est un difficile numéro d'équilibriste qui s'impose ainsi, entre la recherche de plaisirs individuels du quotidien pour continuer à vivre, la volonté de préserver autrui et celle de persévérer, malgré tout, dans les luttes. Nous reste la possibilité de nous saisir des marges de manœuvre qui subsistent, d'aller chercher ces petites brèches de liberté. Nous pouvons refuser le toujours plus, ne pas céder face à la compétitivité, tenter de résister face aux promesses de l'ascension sociale. Nous pouvons encore nous émerveiller devant la nature qui, bien que meurtrie, ne peut que forcer notre admiration. Mais il ne faut pas se mentir quant à la portée et l'efficacité de ces gestes. A l'avenir, nous aurons donc le choix entre affronter une épidémie de solastalgie ou utiliser notre intelligence collective et notre créativité pour nous adapter et modifier positivement notre environnement. Alors que les grandes lignes de notre futur semblent déjà écrites, réinscrire notre action dans le présent, sous l'impulsion d'une nouvelle éthique dont l'impératif de conduite serait le respect de soi et celui des autres, devient alors une voie pour s'affranchir. C'est là, dans cette « marge humaine », que la dignité trouve son sens politique. En effet, l'honnêteté, celle qui enjoint de ne pas répéter les erreurs passées, est de reconnaître «qu’il est vain de prétendre changer le monde» comme nous le connaissons. Celui-ci va inévitablement changer. Il change en ce moment même. Tenter d’en préserver la beauté, en gage de notre humanité avant d’avoir tout saccagé , est peut-être en revanche encore à portée de main !

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*Sois un Guerrier, pas un Inquiet

 


 

 

 

EFS

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